Lectures romaines
Pour accompagner ma série d’articles sur la littérature romaine, je vais m’efforcer de lire la plupart (du moins un extrait) des titres d’auteurs romains que j’ai dans ma bibliothèque.
7. César: De Bello Gallico
Après avoir lu La Guerre Civile de César, que j’ai trouvé plutôt ennuyant, je me suis lancé dans son récit de La Guerre des Gaules. L’édition que j’avais sous la main était une traduction française: Jules César: La guerre des Gaules. Paris: Union Générale d’Éditions (Coll. “Le Monde en 10-18” #76), mai 1964. 252 pages.
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“La Guerre des Gaules, ce n’est pas seulement l’histoire, combien saisissante en sa concision, d’une conquête. C’est aussi un classique de l’art militaire et l’un des joyaux les plus purs de la littérature latine. Cet ouvrage témoigne du génie si extraordinairement complet de celui qui fut, à la fois, un homme d’action, un homme de pensée et un écrivain de haute lignée.”
[Texte de la couverture arrière]
Le Commentaires sur la Guerre des Gaules (De Bello Gallico) fait le récit de la campagne militaire de César en Gaules. Il est composé de sept volumes écrits entre 58 et 52 AEC, puis publiés entre 57 et 51, qui seront complétés par un huitième volume écrit par Aulus Hirtius en 51-50 puis publié en 43. Chose surprenante, l’ouvrage offre une lecture assez aisée et intéressante — plus intéressante, en fait, que la Guerre Civile — car, en plus des récits de combats, de tactiques et de manoeuvres militaires, on y retrouve un certain élément ethnographique où les moeurs des gaulois, bretons et germain sont brièvement décrits. Ce récit fascinant m’a permis de faire plusieurs constatations tout à fait étonnantes:
Caius Julius Caesar, partisan de la faction des populares, poursuit avec succès un carrière politique qui le rends fort populaire. Après avoir obtenu en 60 AEC un poste de propréteur en Hispanie, il forme une alliance avec Crassus et Pompée — le premier Triumvirat — ce qui lui permettra d’être élu consul en 59. Comme c’est souvent le cas, il est par la suite nommé proconsul, mais, exceptionnellement, pour cinq ans et avec trois provinces (la Gaule cisalpine et l’Illyrie, auxquelles s’ajoute la Gaule transalpine) et quatre légions à sa charge. Il est alors basé en Gaule cisalpine l’hiver et l’été en Gaule Narbonnaise (aussi appelée plus tard simplement la “Province Romaine”, nom qui sera ensuite déformé en Provence). César ne traverse pas en Gaule transalpine sur un coup de tête. Si, certes, cela sert son ambition, il lance ses armées en Gaule à la demande même des Gaulois ! D’abord pour défendre les Héduens contre l’invasion des Helvètes, puis contre leur ennemi, les Arvernes, qui utilisent des mercenaires germains, et enfin contre les peuples gaulois qui s’opposent à la présence romaine. César se sert donc de ce prétexte pour “rétablir l’ordre” dans la région en la faisant romaine. La guerre durera huit ans.
On imagine souvent la Gaule comme une entité uniforme, mais en fait c’est loin d’être le cas. D’abord, si l’on parle de guerre DES Gaules (au pluriel) c’est qu’il y en a cinq: la Gaule cisalpine (dites “romaine”, conquise depuis plusieurs siècle mais constituée en province seulement en 81, elle fait maintenant partie de l’Italie du Nord), la Gaule transalpine (la Gaule narbonnaise ou Province, parfois aussi appelée Gallia Bracata — la Gaule des braies, par opposition la Gaule cisalpine, romanisée, où l’on portait la toge — conquise en 120 mais constituée en province seulement en 70) et la Gallia comata (Gaule chevelue) aussi appelée “les Trois Gaules” car elle était composée de la Gaule aquitaine, de la Gaule lyonnaise (appelée aussi Gaule celtique) et de la Gaule belgique.
Chacune de ces régions était loin d’être homogène puisque ceux que nous appelons “gaulois” forment en fait une centaine de peuples différents (voir la carte) généralement organisés autour d’une civitas (chef-lieu). On y retrouvait des différences ethniques (ils n’étaient pas tous celtes, puisque les aquitains étaient d’origines proto-basques) et des variations linguistiques (les aquitains avec des influences Ibériques et les belges avec des influences germaniques). Les principaux peuples gaulois étaient les Allobroges (Vienna) et Tolosates (Tolosa/Toulouse) pour la Gaule Narbonnaise, les Ambiens (Samarobriva/Amiens), Atrebates (Nemetocenna/Arras), Bellovaques (Caesaromagnus/Beauvais), Rèmes (Durocortorum/Reims), et Trevires (Treverorum/Trèves) pour la Gaule Belgique, et les Arvernes (Civitas Arvernorum/Clermont-Ferrand, Gergovie), Bituriges Cubes (Avaricum/Bourges, Mediolanum/Châteaumeillant, Argentomagnus/Argenton), Cadurques (Divona Cadurcorum/Cahors, Uxellodunum), Carnutes (Autricum/Chartres, Cenabum/Orléans), Eduens (Bibracte), Lemovices (Augustoritum/Limoges), Mandubiens (Alésia), Parisii (Lutèce), Pictons (Lemonum/Poitiers), Santons (Mediolanum Santonum/Saintes), Senons (Agedincum/Sens), Sequanes (Vesontio/Besançon), et Venetes (Darioritum/Vannes) pour la Gaule Lyonnaise.
Si le village d’Astérix (que Uderzo situait probablement en Côtes-d’Armor) n’est pas mentionné dans La Guerre des Gaules (en fait César ne mentionne que quelques fois l’Armorique [II: 34, V: 53, VII: 75, VIII: 31] et ses peuples: Coriosolites [candidats probable pour nos irréductibles], Riedones, Ambibarii, Calètes, Osismes, Lemovices [sic, Lexoviens ?], Unelles — ainsi que les Namnètes et Vénètes que César omets dans sa liste), les deux héros de la série télévisée Rome sont, eux, mentionnés ! En effet, T. Pullo et L. Vorenus sont deux centurions courageux en constante compétition [V: 44] !
Il est évident que la vie de légionnaire ne consistait pas seulement à participer aux combats, alors que la majorité de leur temps était consacré à des expéditions de ravitaillement (fourrage, blé) et à la construction d’infrastructures routières (trottoirs de bois pour les marais, ponts) et des camps (fortifications défensives, tranchés, palissades, tours, machines de guerre, etc.) qui devaient se déplacer fréquemment.
À plusieurs reprises (aux livres V, VI et VII), César mentionne un commandant d’armée nommé Cicéron. J’ai d’abord été surpris, croyant qu’il s’agissait de l’orateur Marcus Tullius Cicero (dont j’ai déjà parlé) qui était l’un des opposants de César au Sénat, mais en fait il s’agissait de son frère cadet Quintus Tullius Cicero, qui fut légat de César entre 54 et 52.
Autre découverte étonnante: César, durant la guerre des Gaules en 55-54, traverse la Manche à deux reprises pour faire, sans grand succès, des expéditions en Bretagne [IV: 20-36, V: 1-23]. Les bretons s’avèrent des adversaires redoutables et, malgré plusieurs projets sous Auguste et Caligula, la Bretagne ne sera conquise que sous Claude entre 43 et 47 EC. En 55, César entreprends également une brève expédition outre-Rhin pour repousser et intimider les germains [IV: 16-19]. Pour ce faire, il fait construire un pont sur le Rhin, mais ne reste en Germanie que dix-huit jours.
Finalement, la guerre des Gaules n’a pas pris fin avec le siège et la victoire d’Alésia [VII: 68-90]. C’est là que le récit de César s’arrête, mais Aulus Hirtius le poursuit. Malgré la défaite de Vercingétorix, plusieurs peuples se révoltent (Bituriges, Carnutes, Bellovaques, Pictons, Cadurques, Trévires, Atrébate, Aquitains, etc.) [VIII: 1-48]. Après huit ans de guerre, la Gaule est enfin pacifiée [VIII: 49-51]. Toutefois, la balance de pouvoir au Sénat commence àa favoriser Pompée et César se doit donc de retourner à Rome [VIII: 52-55]. Et les dés seront jetés…
Extraits:
I, 2: “Orgétorix (…) conjura avec la noblesse et engagea les habitants à sortir du pays avec toutes leurs forces ; il leur dit que l’emportant par le courage sur tous les peuples de la Gaule, ils la soumettraient aisément tout entière à leur empire. Il eut d’autant moins de peine à les persuader, que les Helvètes sont de toutes parts resserrés par la nature des lieux (…). 11: Déjà les Helvètes avaient franchi les défilés et le pays des Séquanes ; et, arrivés dans celui des Édues, ils en ravageaient les terres. Ceux-ci, trop faibles pour défendre contre eux leurs personnes et leurs biens, députent vers César, pour lui demander du secours (…). César, déterminé par ce concours de plaintes, crut ne devoir pas attendre que tous les pays des alliés fussent ruinés, et les Helvètes arrivés jusque dans celui des Santons.”
I, 30: “La guerre des Helvètes étant terminée, des députés de presque toute la Gaule et les principaux habitants des cités vinrent féliciter César ; ils savaient bien, disaient-ils, que sa guerre contre les Helvètes était la vengeance des injures faites au peuple romain (…). Ils demandèrent à César la permission de convoquer l’assemblée générale de toute la Gaule (…). 31: (…) Ayant obtenu audience, ils se jetèrent à ses pieds en versant des larmes, (…) « deux partis divisaient la Gaule. L’un avait les Édues pour chef, l’autre les Arvernes. Après une lutte de plusieurs années pour la prééminence, les Arvernes, unis aux Séquanes, attirèrent les Germains en leur promettant des avantages. Quinze mille de ces derniers passèrent d’abord le Rhin (…). Il arrivera dans peu d’années que tous les Gaulois seront chassés de leur pays, et que tous les Germains auront passé le Rhin ; car le sol de la Germanie ne peut pas entrer en comparaison avec celui de la Gaule, non plus que la manière de vivre des deux nations. (…) César, par son autorité, par ses forces, par l’éclat de sa victoire récente, et avec le nom du peuple romain, peut empêcher qu’un plus grand nombre de Germains ne passent le Rhin, pour défendre la Gaule entière contre les violences d’Arioviste ». 33: Instruit de tous ces faits, César (…) voyait en outre le péril qu’il y avait pour la république à laisser les Germains s’habituer à passer le Rhin et à venir en grand nombre dans la Gaule. Ces peuples grossiers et barbares, une fois en possession de la Gaule entière, ne manqueraient pas sans doute, à l’exemple des Cimbres et des Teutons, de se jeter sur la province romaine et de là sur l’Italie, d’autant plus que la Séquanie n’était séparée de notre province que par le Rhône. César pensa donc qu’il fallait se hâter de prévenir ces dangers.“
V, 44: “Il y avait dans cette légion deux centurions, hommes du plus grand courage et qui approchaient déjà des premiers grades, T. Pullo et L. Vorénus. Il existait entre eux une continuelle rivalité, et chaque année ils se disputaient le rang avec une ardeur qui dégénérait en haine. (…)”
VI, 11: “Au point où l’on est arrivé, il n’est pas sans doute hors de propos de parler des mœurs de la Gaule et de la Germanie, et de la différence qui existe entre ces deux nations. Dans la Gaule, ce n’est pas seulement dans chaque ville, dans chaque bourg et dans chaque campagne qu’il existe des factions, mais aussi dans presque chaque famille : ces factions ont pour chefs ceux qu’on estime et qu’on juge les plus puissants ; c’est à leur volonté et à leur jugement que sont soumises la plupart des affaires et des résolutions. (…) 13: Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et qui soient honorées ; car la multitude n’a guère que le rang des esclaves, n’osant rien par elle-même, et n’étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes, d’impôts énormes, et de vexations de la part des grands, se livrent eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes privilégiées, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines religieuses. (…) À une certaine époque de l’année, ils s’assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour le point central de toute la Gaule. (…) 14: Les druides ne vont point à la guerre et ne paient aucun des tributs imposés aux autres Gaulois ; ils sont exempts du service militaire et de toute espèce de charges. (…) Une croyance qu’ils cherchent surtout à établir, c’est que les âmes ne périssent point (5), et qu’après la mort, elles passent d’un corps dans un autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres, l’immensité de l’univers, la grandeur de la terre, la nature des choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre les sujets de leurs discussions : ils les transmettent à la jeunesse. (…) 16: Toute la nation gauloise est très superstitieuse (…). 17: Le dieu qu’ils honorent le plus est Mercure. 19: (…) Les hommes ont, sur leurs femmes comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort (…). 21: Les mœurs des Germains sont très différents (…). Toute leur vie se passe à la chasse et dans les exercices militaires (…). 22: Ils ne s’adonnent pas à l’agriculture, et ne vivent guère que de lait, de fromage et de chair (…)”.
VII, 88: “César hâte sa marche pour assister à l’action. (…) Nos soldats, laissant de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières de l’ennemi, parait notre cavalerie ; d’autres cohortes approchent ; les Gaulois prennent la fuite ; notre cavalerie barre le passage aux fuyards, et en fait un grand carnage. (…) 89: Le lendemain Vercingétorix convoque l’assemblée, et dit : « Qu’il n’a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la défense de la liberté commune ; que, puisqu’il fallait céder à la fortune, il s’offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix d’apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant. » On envoie à ce sujet des députés à César. Il ordonne qu’on lui apporte les armes, qu’on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix est mis en son pouvoir ; les armes sont jetées à ses pieds.”
VIII, Préface de A. Hirtius: “Cédant à tes instances, Balbus, (…) je me suis imposé une tâche bien difficile. J’ai continué les commentaires de notre César sur ce qu’il a fait dans la Gaule (…). 1: Toute la Gaule étant soumise, César, qui avait passé l’été précédent à faire la guerre sans la moindre interruption, désirait que l’armée pût au moins, dans ses quartiers d’hiver, se délasser de si grandes fatigues, lorsqu’on lui annonça que plusieurs nations se concertaient pour reprendre les armes. (…) 52: Déjà même C. Curion, tribun du peuple, prenant en main la défense des intérêts et de l’honneur de César, avait dit souvent dans le sénat, que si l’on avait quelque ombrage de la puissance militaire de César, celle de Pompée et sa domination ne devaient pas inspirer moins d’inquiétude ; que l’un et l’autre devaient désarmer et licencier leurs troupes ; qu’ainsi Rome recouvrerait sa liberté et ses droits. Non seulement il fit cette déclaration ; mais il commençait à la faire mettre aux voix, quand les consuls et les amis de Pompée s’y opposèrent ; le sénat s’en tira en prenant un parti moyen. 54: (…) Il pensait qu’il suffisait, pour la tranquillité de la Gaule, que les Belges, le plus courageux de ces peuples, et les Édues, dont le crédit était immense, fussent contenus par des armées romaines. Il partit lui-même pour l’Italie. 55: (…) Quoiqu’une telle conduite ne laissât à personne le moindre doute sur les projets tramés contre César, il résolut cependant de tout souffrir, tant qu’il lui resterait quelque espoir de se soutenir par la force de son droit plutôt que par celle des armes.”
[Le texte utilisé pour les extraits est celui de la traduction de Nisard, 1865]
Pour la notice sur Jules César, voir La littérature romaine (7): Époque classique: 1. Sous la République. c) l’Après-Cicéron.
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